Territoires hantés
5 légendes mystérieuses au cœur de la Sépaq
Par Karl-David Batko
Quand les jours raccourcissent et que la nuit s’installe plus tôt dans les forêts, les falaises et les rivières du Québec, certains lieux semblent changer de nature. Le silence s’épaissit, les ombres s’étirent… et les histoires refont surface. Elles parlent de sorciers oubliés, de pactes anciens et de présences qui rôdent encore. Voici quelques récits qui s’enracinent dans les territoires du réseau Sépaq, à mi-chemin entre mythe et mémoire, à lire quand la lumière décline… et que l’imaginaire s'éveille.
Réserve faunique Mastigouche
Parc national du Mont-Tremblant
La Montagne des Esprits : murmures au sommet de Manitonga Soutana
Quand l’automne s’empare des forêts du parc national du Mont-Tremblant, que les érables s’embrasent de rouge et d’or et que les brumes rampent lentement entre les conifères centenaires, le mont Tremblant, lui, semble retenir son souffle. L’air devient plus dense, saturé d’humidité et de silence, comme si la nature elle-même attendait quelque chose.
La montagne, jadis nommée Manitonga Soutana, la Montagne des Esprits, par les peuples des Premières Nations, porterait en elle une mémoire ancienne, dressée là où le sacré côtoie l’invisible et où chaque pierre et chaque arbre semblent habités d’une conscience discrète.
Selon la légende, cette montagne tremblait autrefois lorsque l’on bafouait l’équilibre de la nature, et alors, ses entrailles grondaient comme un avertissement venu d’un autre monde. Certains disent que les échos qu’on entend parfois au sommet ne sont pas que du vent, mais des voix, des prières, ou peut-être des souvenirs que la montagne refuse d’oublier.
Sous la lumière pâle de la lune, la silhouette du mont se découpe comme une sentinelle, massive et silencieuse, mais étrangement vivante. Elle veille, fidèle gardienne d’un pacte oublié entre les hommes et la terre, un pacte que seuls les plus sensibles peuvent encore percevoir dans le frémissement des feuilles ou le cri lointain d’un hibou.
À l’approche d’Halloween, lorsque les voiles entre les mondes s’amincissent, il n’est pas rare que les anciens récits refassent surface… chuchotés au coin du feu, ou portés par le vent, comme un frisson glissant sur le dos.
Parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher‑Percé
Le rocher maudit : le navire pétrifié des corsaires damnés
Lorsque le ciel se voile au-dessus du golfe du Saint-Laurent et que les vagues viennent frapper la falaise avec une régularité presque obsédante, un silence lourd tombe sur l’île Bonaventure. C’est alors que le rocher Percé, monument de pierre gigantesque dressé au large comme un veilleur maudit, reprend vie… non pas de chair, mais de murmures.
Selon une ancienne légende transmise par les pêcheurs et les conteurs de la Gaspésie, ce colosse troué ne serait pas une simple formation géologique, mais un navire pétrifié, figé là pour l’éternité par une force que nul ne devrait invoquer. Certains disent qu’il appartenait à des corsaires damnés, fuyant un pacte brisé avec le Diable lui-même. Au moment du châtiment, les voiles se sont changées en embruns, les mâts en colonnes de pierre, et l’équipage, englouti dans les flancs du rocher, serait encore prisonnier de sa malédiction.
Mais une autre version du récit évoque Blanche de Beaumont, jeune femme au destin tragique, dont l’âme aurait été liée à ce pacte maudit. On raconte qu’elle aurait lancé la malédiction elle-même, en punition des crimes des pirates, avant de disparaître dans la brume. Depuis, certains affirment l’avoir aperçue, voilée et immobile, au sommet du rocher, les nuits où la brume s’attarde et que la lune peine à percer les nuages.
Par temps brumeux, alors que la lumière décline et que le vent siffle entre les arches béantes, des voix s’élèvent... des prières, des cris ou des chants marins venus d’un autre siècle. D’autres, plus audacieux ou plus fous, affirment avoir vu des silhouettes spectrales marcher lentement sur la crête du rocher, juste avant que la nuit ne les engloutisse. Et les Anciens, quant à eux, disent que la veille de la Toussaint, le rocher ne dort plus : il écoute, il observe et parfois… il appelle.
Réserve faunique Mastigouche
Le lac au Sorcier : rituels oubliés et présences spectrales
Lorsque les vents d’automne s’engouffrent dans les forêts denses de la Réserve faunique Mastigouche, ils semblent emporter avec eux des échos d’un autre temps. Là-bas, blotti entre des collines sombres et des sapins silencieux, s’étend un plan d’eau paisible en apparence : le lac au Sorcier. Mais ceux qui connaissent les lieux ne s’y aventurent jamais après le crépuscule.
La légende, transmise à voix basse depuis des générations, raconte qu’un sorcier issu des peuples des Premières Nations, chassé par les siens pour avoir défié les lois sacrées de la nature, aurait trouvé refuge sur une île au centre du lac. Là, il aurait plongé dans les profondeurs pour y pratiquer ses rituels interdits, liant son esprit à l’eau elle-même. Depuis, les nuits sans lune y sont hantées de bruits inexplicables... des clapotis sans vent, des murmures sortis du néant, et parfois, un long cri rauque arraché aux eaux noires du lac. On dit que quiconque ose briser le silence après minuit s’expose à plus qu’un simple frisson…
Mais c’est à quelques kilomètres de là, au chalet no 4 du secteur Shawinigan, que la rumeur devient troublante. Plusieurs visiteurs, indépendamment les uns des autres, auraient vu ou discuté avec le fantôme d’une femme d’une autre époque. On raconte que celle-ci aurait vécu dévastée par les infidélités de son mari avec des employées du club privé de chasse et de pêche établi sur le secteur. Furieuse, elle aurait fait construire le chalet no 5, au bord de l’eau, et forcé son époux à y vivre avec elle jusqu’à sa mort. Depuis, son esprit serait revenu hanter le chalet no 4, comme pour marquer son territoire… ou réclamer justice. Rien d’agressif, mais toujours cette impression persistante : quelqu’un vous observe, même quand vous êtes seul. Et pourtant, d’autres ne ressentent absolument rien. Peut-être faut-il y croire… ou être choisi?
Sépaq Anticosti
Gamache : l’ombre du sorcier dans les bois d’Anticosti
Sur l’île d’Anticosti, là où les falaises déchiquetées défient les marées et où les forêts engloutissent la lumière, on murmure encore le nom de Gamache. Ni tout à fait homme, ni tout à fait mythe, il aurait vécu en ermite, loin de tout, tapi dans les bois ou les cavernes oubliées du Nord.
Selon la légende, Gamache était un sorcier, un homme au savoir ancien, que l’on disait capable de lire dans les os, de commander aux bêtes et d’invoquer le brouillard comme un linceul. Certains racontent qu’il avait fait pacte avec le diable, offrant son âme contre la maîtrise des éléments et contre la solitude éternelle.
On dit qu’il est mort seul, quelque part entre mer et rochers, mais que son esprit n’a jamais quitté l’île. Par nuits sans étoiles, dans les coins les plus reculés de la forêt, des randonneurs affirment avoir vu une ombre maigre et courbée, le regard brûlant, se faufiler entre les troncs. D’autres ont entendu, portées par le vent salin, des voix en langue ancienne, comme un avertissement oublié.
Les gardiens du territoire évitent de nommer Gamache à voix haute. Pas par peur… mais par respect, ou peut-être par superstition. Car à Anticosti, tout ce qui appartient à la forêt n’est jamais vraiment mort.
Parc de la Chute-Montmorency
La Dame blanche : sanglots et silence à la chute Montmorency
Lorsque le vent d’automne s’élève sur les hauteurs de Québec et que les brumes se lèvent autour de la chute Montmorency, un murmure glisse entre les gouttelettes en suspens. Ce n’est pas le vent. Ce n’est pas l’eau. C’est elle.
Son nom était Mathilde, une jeune femme promise à un officier français, tombé sous les balles britanniques lors de la sanglante bataille de 1759. Le soir même de leurs noces, elle aurait couru jusqu’au bord du précipice, encore vêtue de sa robe de mariée, le voile collé par la pluie, le cœur vidé. Sans un cri, elle aurait plongé dans le grondement de la chute, offrant sa vie à la rivière comme on offre une prière.
Depuis, ceux qui s’attardent après le coucher du soleil, surtout à l’approche du 31 octobre, racontent avoir vu une silhouette pâle, immobile sur les rochers, ou glissant lentement dans la brume suspendue au-dessus du vide. D'autres disent que par nuits de grande lune, un voile blanc flotte un instant au-dessus des remous, avant de disparaître dans le fracas de l’eau.
Certains prétendent que c’est un jeu de lumière, d’autres, un mythe pour les touristes. Mais ceux qui ont croisé son regard ne rient pas... Car dans le grondement de la chute, si vous écoutez bien, on entend parfois un sanglot.

À propos de Karl-David Batko
Karl-David est un amoureux de ce qui est vrai, simple et porteur de sens. Il observe, écoute et crée avec intention, que ce soit en pleine nature ou derrière un écran. La chasse, la pêche et la cuisine nourrissent chez lui un profond besoin d’authenticité. Il cultive un regard sensible sur le monde et cherche, à sa façon, à raconter ce qui mérite d’être vu, vécu et partagé. Il est conseiller médias sociaux à la Sépaq depuis l’été 2022.