Jouer dans la terre
L’aventure potagère d’Édith Cochrane et Emmanuel Bilodeau
Par Karina Durand, collaboratrice spéciale
Les comédiens Édith Cochrane et Emmanuel Bilodeau sont ensemble depuis deux décennies. En 2020, ils ont reçu une invitation inattendue : participer à une émission de télé qui suivrait le parcours de leur famille vers l’autosuffisance, une démarche visant à dépendre le moins possible des grands systèmes extérieurs. Ils acceptent et se lancent tête première dans l’aventure.
Cinq ans plus tard, la famille Cochrane-Bilodeau a fait l’acquisition d’une fermette de 11 acres en Estrie, où elle cultive un immense potager, une forêt nourricière et un carré de protéines végétales.
Rencontre avec un duo inspirant pour qui jouer dans la terre est avant tout une occasion d’apprendre, de partager et de se rapprocher de la nature.
C’est plus qu’un jardin
Comme bien des familles, en 2020, les Cochrane-Bilodeau trouvent le temps long. En plein cœur du confinement, pandémie oblige, Siméon, Paul-Émile et Adélaïde s’ennuient, et leurs parents, les comédiens Édith Cochrane et Emmanuel Bilodeau, dont la vie professionnelle est sur pause, cherchent à s’occuper. Ils reçoivent alors une invitation qui tombe à point : participer à une série télé documentaire, en compagnie d’une autre famille, qui les amènera à expérimenter l’autosuffisance. L’objectif de cette démarche? Produire sa propre nourriture le plus possible, préserver les ressources et diminuer son empreinte sur la nature. La proposition est tentante, de un parce qu’elle permettra de rassembler la famille autour d’un projet porteur, de deux, parce que l’autosuffisance est une approche qui les interpelle depuis longtemps.
« J’ai grandi dans un rang en Abitibi, dans une famille où le savoir-faire a toujours été valorisé, nous a confié Édith Cochrane. Mes parents achetaient peu de choses. Ils aimaient fabriquer eux-mêmes et réparer, plutôt que remplacer. Ils jardinaient et ils cuisinaient beaucoup. L’autosuffisance est donc une approche qui, d’une certaine façon, m’était déjà familière. »
Lorsqu’ils sont approchés pour participer à l’émission C’est plus qu’un jardin, présentée sur la chaîne Unis TV, Édith et Emmanuel sont à ce moment propriétaires d’un chalet dans les Laurentides, où ils se voient installer un potager et se prêter au jeu de l’autosuffisance. En famille, ils acceptent de relever le défi, loin de se douter que cette aventure les entraînera vers un véritable retour à la terre.
Qu’est-ce que l’autosuffisance?
L'autosuffisance est une approche qui amène un groupe, comme une famille ou une communauté, à subvenir à ses besoins essentiels en dépendant le moins possible des grands systèmes extérieurs, comme les épiceries et les commerces. Cela consiste entre autres à produire soi-même sa nourriture, par exemple en cultivant un potager, en pratiquant la cueillette et en faisant l’élevage d’animaux, mais aussi à développer ses compétences pratiques, comme la couture, la poterie et la cuisine.
L’autosuffisance est souvent associée à un mode de vie minimaliste et durable, où l’on cherche à réduire son impact sur l’environnement, à consommer moins, à limiter sa dépendance aux énergies fossiles et à vivre en harmonie avec la nature.
Une démarche riche en apprentissages
La première saison de C’est plus qu’un jardin plonge les Cochrane-Bilodeau tête première dans les grands défis de l’agriculture. Il faut dire que leur chalet de l’époque est situé sur un terrain ombragé et montagneux. Y faire pousser quoi que ce soit s’avère difficile.
C’est ainsi qu’ils sont amenés à explorer d’autres avenues de l'autosuffisance : ils installent une toilette à compost dans leur cour arrière, se lancent dans l’élevage de poules et de grillons et fabriquent un four à pain avec des matériaux recyclés. De fil en aiguille, ils prennent tellement de plaisir à la démarche qu’ils décident d’acquérir une terre fertile de 11 acres en Estrie. C’est sur ce terrain qu’ils cultivent aujourd’hui un grand potager traditionnel, une forêt nourricière et un carré de protéines végétales.
« Quand on s’est lancés dans cette série télé, raconte Emmanuel, on savait qu’on aimait jardiner, mais on ne savait pas dans quoi on s’embarquait. Ce projet nous a beaucoup appris, autant sur le plan technique que sur le plan humain. Il a fallu travailler sur nous. Se montrer patients, indulgents et persévérants. »
À travers cette aventure, les Cochrane-Bilodeau ont aussi dû apprendre à ralentir, à se coller au rythme de la nature et à lâcher prise. Faire face aux aléas de la météo, partager les récoltes avec les habitants de la forêt et composer avec toutes sortes d’insectes sont des enjeux qui font partie de la réalité agricole.
« Moi qui aime quand c’est beau, j’ai aussi dû revoir mes attentes. Dans la vraie vie, un jardin, c’est un lieu où on travaille. Il y a des arrosoirs, des bâches et des chaudières. Ça ne peut pas avoir l’air du jardin botanique », ajoute Édith en rigolant.
La nature dans l’assiette
Les fruits frais, les légumes de saison et les protéines végétales ont toujours été au menu chez les Cochrane-Bilodeau. Ce qui a changé, depuis qu’ils se sont lancés dans l’agriculture, c’est surtout leur rapport à la récolte et à la conservation.
« Quand tu fais pousser ce que tu manges, explique Emmanuel, tu comprends tout le travail que cela implique et tu réalises à quel point la nourriture est précieuse. Même si on gaspille encore de temps en temps, déplore-t-il, on s’améliore. On a appris entre autres à maximiser la durée de vie de nos aliments en faisant des bouillons, des compotes, des conserves et en congelant. Partager avec la communauté est également une bonne astuce anti-gaspillage », nous dit-il.
À travers cette démarche d’autosuffisance, la vaisselle dans les armoires de cuisine des Cochrane-Bilodeau a elle aussi évolué. Car en chemin, Édith s'est découvert une véritable passion pour la poterie.
« Ma mère en faisait quand elle était jeune et il y avait dans notre maison une grande photo d’elle en noir et blanc, en train d’en faire dans un atelier, se remémore-t-elle. J’ai commencé doucement pendant la pandémie, accompagnée par mon mentor, le céramiste Hugo Didier. Puis j’ai décidé de m’équiper et d’en faire plus sérieusement. »
Fabriquer un bol ou une tasse est une tâche concrète, ce que la comédienne trouve très gratifiant. « Puis les objets faits main sont toujours imparfaits, ce qui à mes yeux a beaucoup d’âme », ajoute-t-elle.
Le pouce vert
Jardiner, est-ce que c’est compliqué? Et est-ce que c’est pour tout le monde? Quand on leur pose la question, Édith et Emmanuel sont unanimes : non, ce n’est pas compliqué et oui, c’est à la portée de tous. Le secret, c’est d’abord de prendre le temps, puis de faire des essais et de se donner le droit à l’erreur.
« Personne n’a le pouce vert pour tout, rassure Emmanuel. Il faut connaître son sol, les heures d’ensoleillement de son terrain, noter ce qui fonctionne bien. On ne peut rien imposer à la nature. Il faut simplement s’y adapter », croit-il. Mais il y a aussi des techniques qui ont fait leurs preuves et que l’on peut appliquer.
C’est le cas notamment du non-travail du sol, que prône la jardinière Marie-Thérèse Thévard, une référence chez les Cochrane-Bilodeau. Plutôt que de labourer la terre ou de la fertiliser avec des engrais chimiques, Marie-Thérèse Thévard préconise de laisser le sol intact, tout en le nourrissant et en le protégeant grâce à des apports naturels comme le paillis végétal et le fumier. La méthode, qui repose sur l’idée que la nature est capable de s’autoréguler, donne des résultats extraordinaires dans les jardins des Cochrane-Bilodeau.
« L’univers du jardinage est hyper riche et quand on se met à explorer le sujet, on apprend une foule de choses fascinantes », s’exclame Emmanuel. Si jardiner nous intéresse, il ne faut pas se laisser intimider par le jargon. La première étape, c’est de se documenter, recommande-t-il.
« Ici, on a commencé par lire les ouvrages de Jean-Martin Fortier, on a regardé l’émission Les Fermiers et on s’est mis à consulter des tutoriels sur YouTube. Puis, on s’est lancés humblement », nous dit Emmanuel.
S’engager dans une démarche d’autosuffisance requiert énormément de temps et d’énergie, et selon Édith, on peut vite se sentir découragé par l’ampleur de la tâche, d’où l’importance de modérer ses ambitions et de ne pas oublier de s’amuser dans le processus.
« Commencer par planter des aliments qu’on aime et qu’on sait cuisiner est un bon départ », conseille-t-elle.

Le jardin vivrier
Agir au quotidien selon ses convictions, c’est le pari que relève depuis plus de trente ans Marie-Thérèse Thévard. Sur son terrain de 4 000 mètres carrés au Saguenay, elle cultive un jardin qui nourrit cinq adultes à l’année. Jardinière renommée, elle a développé sa démarche d’autosuffisance alimentaire en misant sur le non-travail du sol, la permaculture, la vie en communauté et le respect des humains et de la nature.
Rédigé par sa fille Marie Thévard, agronome de formation, Le jardin vivrier est un livre pratique paru en 2021, dans lequel on retrouve des conseils éclairants pour réussir son jardin sans épuiser le sol et tendre progressivement vers l’autosuffisance alimentaire.
L’agriculture de demain
Environ 95 % de ce que l’on mange provient des sols, mais avec l’intensification de l’agriculture et les impacts du changement climatique, les terres fertiles et cultivables de la planète se dégradent à une vitesse inquiétante. Que contiendront les frigos de demain? La question se pose.
« Il y a comme une évidence que mondialement, les sols s’appauvrissent, croit Édith. On voit qu’on est allés au bout de la superproduction. Il faudra trouver des manières de cultiver autrement et se tourner vers des solutions plus humaines et plus durables », poursuit-elle.
« Consommer moins, ralentir et tendre vers des approches communautaires, on voit que c’est un mouvement qui gagne en popularité », renchérit Emmanuel.
Selon les Cochrane-Bilodeau, si on souhaite diminuer son empreinte écologique, se lancer dans une démarche d'autosuffisance n’est pas la seule option. On peut commencer par faire de petits changements dans ses habitudes, comme acheter près de chez soi le plus possible, découvrir les fermiers de famille et miser sur des produits de saison.
Jouer dans la terre
Depuis qu’ils se sont engagés dans la voie de l’autosuffisance, Édith Cochrane et Emmanuel Bilodeau passent beaucoup plus de temps qu’avant au grand air. Est-ce que ce contact privilégié avec les éléments a changé leur relation à la nature?
Absolument, affirment-ils avec conviction. « Parce que maintenant, on est en interaction avec elle et non plus simplement en contemplation. On a carrément les mains dedans », précise Emmanuel avec le sourire.
« Ça nous a appris à respecter notre environnement d’une autre manière, poursuit Édith. On observe plus attentivement, on est davantage à l’écoute. Ce projet nous a aussi permis de prendre conscience que c’est la nature qui décide, et que notre rôle à nous, c’est d’être à son service », conclut-elle.
Chez les Cochrane-Bilodeau, jouer dans la terre va bien au-delà de jardiner. C’est une occasion de mettre en commun les savoir-faire, de bâtir une communauté de partage et de tisser des liens humains. Autrement dit, c’est une façon de se nourrir le cœur.

À propos de Karina Durand
À part marcher seule en forêt, Karina aime lancer sa ligne à l’eau, lire au bout d’un quai, se baigner dans un lac quand il pleut et naviguer à la voile sur des eaux calmes la nuit. Après avoir dirigé la stratégie de contenu de la Sépaq pendant 8 ans, elle occupe maintenant un rôle de collaboratrice spéciale.